LES OBJETS DE MANIPULATION

Par Laurence Lavallée, M.Sc. Psychoéducatrice

Révision par Valérie Ferron, Ergothérapeute

 

Ces objets sont de plus en plus nombreux sur le marché. Les petits, comme les moins petits, les apprécient. Ils gagnent d’ailleurs en popularité depuis les dernières années.

Des sites Internet, blogues, concepteurs et influenceurs les recommandent en évoquant différents bienfaits :

  • Augmentation de l’attention et de la concentration
  • Diminution du stress
  • Augmentation de la performance musculaire
  • Réhabilitation des muscles de la main
  • Soutien à l’arrêt du tabagisme
  • Soutien à la modulation sensorielle
  • Augmentation de la performance scolaire, etc.

On y retrouve notamment : 

  • Pop-it
  • Balle anti-stress
  • Balle lumineuse
  • Spinner
  • Fidget

C’est donc sur la base de ce principe que l’industrie a développé des produits qui permettent de susciter, provoquer ou générer un comportement de « gigotement ».

Toutefois, l’utilisation des objets de manipulation ne serait pas équivalente au comportement de gigotement naturel du corps (comme bouger son pied) en termes de coût attentionnel.

L’utilisation des objets de manipulation nécessite une action consciente de choix ainsi que des mouvements planifiés et coordonnés. Leur coût d’attention n’en serait donc pas nul.

SUR QUELLES BASES LEUR DÉVELOPPEMENT EST-IL APPUYÉ ?

 

Les fidget tools reposent sur le concept de fidgeting, qui signifie en fait gigoter. Certaines études soutiennent que gigoter est un comportement naturel qui présente une fonction adaptative. Gigoter permettrait de :

  • Maintenir l’attention
  • Favoriser le rappel en mémoire
  • Favoriser la résolution de problèmes
  • Canaliser l’énergie

D’autres études proposent quant à elle que ce comportement représenterait davantage un signe que l’ennui et l’inattention se sont installés. Un débat est donc bien présent dans la littérature quant au comportement de gigoter.

Il n’en demeure pas moins que, de façon non intentionnelle, le corps produit des comportements de gigotement. Ces comportements auraient un faible coût attentionnel, c’est-à-dire qu’ils solliciteraient peu les capacités d’attention.

Des exemples :

  • Jouer avec les cheveux
  • Taper du pied
  • Tapoter avec un crayon
  • Gribouiller

QUELLES SONT LES THÉORIES EN ARRIÈRE PLAN?

 

L’utilisation des objets de manipulation repose sur un paradigme sensoriel. Ce paradigme met l’accent sur le principe que le mouvement du corps entraînerait différents impacts positifs, dont le maintien de l’attention. Il postule qu’une réponse satisfaisante aux besoins sensoriels permettrait à la personne de mieux s’adapter à son environnement. L’utilisation des objets sensoriels, par le biais du processus de modulation sensorielle, aurait un impact positif sur les processus attentionnels.

Or, ce paradigme entre en contradiction avec d’autres modèles tels que la théorie de la charge cognitive. La charge cognitive correspond à l’intensité du traitement cognitif requis par une tâche.

Cette théorie met l’accent sur la charge imposée par l’action consciente du mouvement sur les capacités attentionnelles. En d’autre mots selon cette théorie, lorsque tu utilises un pop-it, tu utilises une charge supplémentaire d’attention pour le faire, et donc, être moins attentif aux autres tâches que tu dois faire, comme écouter en classe par exemple.

Par exemple :

l’équation 1 + 5 présente une charge cognitive moins importante que l’équation 2+ 54 – 23 x 255.

La première présente un niveau de difficulté moins élevé de même que moins d’étapes, donc la charge qu’elle impose au traitement cognitif et à l’attention est moins importante que la seconde

Voici quelques différences entre les deux modèles :

Modèle de traitement de l’information sensorielle

  • Certaines personnes vivent des défis en lien avec le traitement des informations sensorielles
  • Ces défis peuvent perturber le développement et les comportements au quotidien.
  • Lorsque les besoins sensoriels d’un individu sont répondus de façon satisfaisante, il déploierait une meilleure réponse adaptative à son environnement.
  • L’utilisation des objets de manipulation permettrait, par le biais des processus de modulation sensorielle, de susciter l’éveil et l’attention.

Théorie de la charge cognitive

  • La charge cognitive correspond à l’intensité du traitement cognitif déployé lors de la réalisation d’une tâche.
  • Elle correspond à la charge imposée en mémoire de travail par un environnement d’information ou de traitement.
  • La mémoire de travail étant limitée, il faut éviter de la saturer pour favoriser l’apprentissage. La manipulation d’un objet pendant une tâche ajoute à la charge cognitive : couleurs, odeur, mouvements, etc.

  • L’utilisation des objets de manipulation pourrait donc entraîner des impacts négatifs sur l’apprentissage.

ET LES RECHERCHES ?

Ce qui dit la littérature à l’heure actuelle

 

De nombreux blogues vantent les bienfaits de ces objets en prétendant se baser sur des preuves scientifiques. Les études citées sont souvent les mêmes et comportent des failles importantes :

  • Très faibles échantillons (ex. 23 jeunes)
  • Études très circonscrites, dont les conclusions sont élargies à une variété de besoins
  • Résultats contradictoires
  • Absence de révision par les pairs
  • Fondées sur des mesures autorapportées

D’autres études invalident quant à elles les impacts positifs de ces objets jusqu’à leur attribuer de possibles impacts délétères, notamment sur l’attention.

À ce jour, aucune évidence scientifique n’est assez solide pour approuver ou désapprouver l’utilisation des outils de manipulation en lien avec les bienfaits proposés par l’industrie.

Cela étant dit, il demeure difficile de se positionner quant à l’utilisation de ces outils puisqu’elle n’est actuellement ni supportée, ni désapprouvée par des recherches scientifiques solides.

L’absence de conclusions scientifiques significatives n’implique néanmoins pas que l’utilisation d’objets de manipulation n’apporte aucun bénéfice. De façon plus subjective, certains peuvent rapporter des impacts positifs liés à leur utilisation.

C’est pourquoi l’utilisation des objets de manipulation, notamment en contexte de classe, devrait donc être supportée par une réflexion et une évaluation constante des impacts.

COMMENT ENCADRER L’UTILISATION DES OBJETS DE MANIPULATION ?

 

On devrait d’abord se poser la question : pourquoi mon enfant veut-il un objet de manipulation ?

  • Votre enfant veut-il un objet en classe puisqu’il est beau ?
  • Votre enfant veut-il un objet en classe puisque tout le monde en a ?
  • Votre enfant veut-il tel objet puisqu’il est actuellement à la mode ?
  • Votre enfant veut-il une balle à manipuler puisque cela lui permet de s’ancrer dans le moment présent et, ainsi, prévenir une crise d’anxiété ?

Ensuite, bien que l’enfant ait des motivations légitimes, il est possible que l’objet ne soit pas aidant, d’où l’importance de faire une évaluation constante des impacts :

  • L’enseignante vous rapporte-t-elle que votre enfant tend à jouer avec sa balle plutôt que d’écouter ?
  • L’enseignante rapporte-t-elle que votre enfant tend à faire des constructions avec sa pâte à modeler ?
  • L’enseignante vous rapporte-t-elle que l’utilisation d’un objet permet à votre enfant d’éviter d’exploser lorsqu’il vit un conflit ?

QUELQUES LIGNES DIRECTRICES

pour soutenir l’utilisation des outils de manipulation

 

  • Bien choisir les objets

Un pop-it multicolore en forme de cornet de crème glacée qui sent la vanille et qui est orné de paillettes peut rapidement dévier l’attention !

Les outils de manipulation devraient être sobres, silencieux, inodores et n’avoir qu’une fonction. Les objets qui sont considérés comme des outils devraient être clairement distingués de ceux qui sont considérés comme des jouets dans l’espace classe comme à la maison.

  • Expliquer les objets et leur utilité

Les outils de manipulation ne devraient pas constituer une précieuse collection de mignons petits objets !

L’utilité des objets devrait être bien expliquée aux enfants afin qu’ils saisissent leur fonction de soutien et qu’ils n’y attribuent pas une fonction ludique.

  • Investiguer les besoins sur le plan individuel

L’on ne distribue pas des lunettes, des orthèses, des prédicteurs de mots ou des fauteuils roulants à qui le veut bien !

Éviter l’ennui a été rapporté comme un motif d’utilisation par plusieurs enfants dans le cadre d’une étude. Donc, si un enfant demande à utiliser un objet de manipulation, questionnez-le sur ses besoins. Les motifs et les contextes qui justifient leur utilisation devraient être bien identifiés avec l’enfant. Par exemple, tensions physiques, ancrage, agitation interne, besoin de bouger, besoin de canaliser de l’énergie.

  • Évaluer leurs impacts sur le plan individuel

Il est important d’observer les impacts de l’utilisation de l’objet chez l’enfant qui en réclame un, et ce, au fil du temps. Une évaluation par l’enseignant ou le parent et l’élève est pertinente afin que ce dernier prenne conscience de ses impacts pour être en mesure de faire des choix associés à ses besoins plutôt qu’à ses envies ou aux tendances.

  • S’assurer que les objets sont utilisés en n’étant pas à la vue de tous et qu’ils sont rangés lorsque non utilisés

Petite précision d’ergothérapeute 

  • Les objets de manipulation sont souvent recommandés pour remplacer un comportement d’autorégulation inadapté au contexte ou un comportement non fonctionnel (exemple : gratter ses plaies ou détruire du matériel). Il est important que l’outil sollicitant le sens du toucher réponde à un besoin sur le plan tactile. Un tangle ne serait donc pas recommandé pour un enfant qui porte des objets à sa bouche puisque ce dernier semble davantage rechercher une stimulation ou une sensation sur le plan oral
  • L’expérience clinique permet d’observer que les fidgets de type tactile (p. ex. balle antistress, tangle) sont souvent recherchés ainsi qu’offerts par les parents et le personnel scolaire. Il importe de faire une évaluation des besoins de l’enfant afin de s’assurer que l’objet proposé réponde au bon besoin

RÉFÉRENCES

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